Le dernier souper – Réflexions autour d’attentats

© Marie Docher

« Ne nous laissons pas séparer »
Paris, quartier Réunion, 21 novembre 2015

« Bonjour, je m’appelle Karen. C’est sympa d’être venue. Vous habitez le quartier ? On y est bien n’est-ce pas ? Dommage que la maire soit islamophobe… comme la bibliothèque, d’ailleurs.
– La maire et la bibliothèque sont islamophobes ?
– Oui, la maire veut « défoncer » Rokhaya Diallo, je ne sais pas si vous voyez qui c’est, et la bibliothèque a refusé de nous prêter une salle pour nos réunions parce que nous sommes un groupe de femmes musulmanes. Mais rentrez, nous allons bientôt commencer. »

Je me glisse dans la salle. Des papiers sont épinglés au mur : « non à l’islamophobie », « non au terrorisme », « non au racisme » … Je dépose une bouteille de jus de fruits sur la table et me tourne vers Yasmina[i], qui vient me servir un café. Il fait froid dehors. Nous sommes le 21 novembre 2015, dans un local associatif de l’est parisien. Depuis une semaine, des voisines musulmanes collent des affichettes sur les murs pour que nous nous retrouvions autour d’un petit-déjeuner de quartier. Une vague d’attentats vient de tuer 130 personnes à deux pas d’ici, et j’ai eu envie de répondre à leur appel dont l’intitulé m’a fait du bien : « Ne nous laissons pas séparer ».

Je suis là, avec mon café à la main, encore sonnée par ces tueries. Des femmes en abaya discutent entre elles dans un coin. D’autres, voilées ou non, s’affairent pour accueillir les invités. Karen revient vers moi :
« Ici, nous sommes toutes féministes. Toutes. Mais c’est pas le féminisme des blanches, hein. Nous ne sommes pas islamophobes, nous.
– Vous pensez que je suis islamophobe ?
– Euh, pourquoi, vous êtes féministe ?
– …et « blanche », oui. Comme vous. Ça ne fait pas de moi une islamophobe.
– Mais la loi de 2004… »

Je déteste son sourire qui exprime le contraire de son regard, je déteste qu’elle me tende à ce moment une pétition à signer contre la maire, je déteste qu’elle me prenne pour une imbécile. Je sais très bien quel conflit oppose Frédérique Calandra, maire du XXème arrondissement, à la chroniqueuse Rokhaya Diallo, et « islamophobie » n’est pas le mot pour le qualifier. Je vérifierai peu après que la bibliothèque familiale, qui joue un rôle si important pour les enfants du quartier, ne prête pas de salle pour les réunions des associations, quel que soit leur objet, et que l’« islamophobie » n’a donc rien à voir avec leur refus. Je peux dérouler à l’avance tout son argumentaire, où les mots sont piégés, les faits faussés. Je le connais. J’étais venue là en voisine. Je me sens piégée.

En janvier 2015, une attention particulière, une bienveillance palpable avait gagné nos regards, nos gestes. Il faut dire que la mixité sociale est la principale richesse du quartier. Il faut dire que l’hélicoptère qui tournait les 7 et 9 janvier au-dessus de nos têtes, les détonations dans le proche hyper casher nous ont tous réunis dehors, le regard inquiet. Il faut dire que lorsque j’ai retrouvé ma voisine Hayat le 10 janvier dans le hall de l’immeuble, nous avions les larmes aux yeux en nous tenant les mains.

Je m’apprête à partir lorsque François, un homme au physique imposant, membre du NPA, prend la parole. « Nous avons les preuves objectives que le Mossad est derrière ces attaques. » Il y a des hochements de tête entendus. Dès la fin de son discours, je lui demande quelles sont ses sources. Il détourne son regard sans répondre. Bertrand prend ensuite la parole.
« C’est le responsable de l’association, me souffle Fatiha.
– L’association ?
– Oui, pour lutter contre le racisme et l’islamophobie. Depuis les attentats de janvier. Nous sommes un groupe de femmes musulmanes.
– Pas d’hommes musulmans ?
– Euh non. Mais il y a Bertrand et François qui nous aident. Enfin… moi, ces gens qui sont toujours en train de s’occuper des Arabes et des Noirs, je mets un bémol, un gros bémol. Ils nous mettent dans le même sac que des terroristes. Mais bon, on va voir. Il faut se soutenir n’est-ce pas ? »
J’acquiesce d’un sourire. Elle rajuste son hijab et reprend la cafetière en main. Je discute avec quelques personnes puis quitte le lieu, perplexe.

Le dernier souper[ii]
Paris, quartier Charonne, 24 octobre 2015

Un mois avant, je dînais avec des connaissances et amis et la conversation avait mal tourné, comme la fois précédente et celle d’avant depuis janvier 2015. Sociologues ou politologues, leurs discours sur le « charlisme » – concept que l’un d’eux s’était donné comme objet d’étude – était incroyablement binaire, et étonnamment peu et mal argumenté pour des intellectuels.

Je n’avais pas affiché « Je suis Charlie » et n’avais pas manifesté le dimanche suivant, bien qu‘étant près de République ce jour-là, je sois descendue un moment dans la rue pour voir l’arrivée massive des gens convergeant vers la place, presque en silence, calmement. Une foule immense imprégnée d’une émotion et d’un recueillement palpables, des slogans variés, des personnes de profils divers… J’imagine que les raisons qui les avaient poussés à venir étaient multiples. Par contre, ceux qui étaient autour de cette table, qui n’étaient pas descendus dans la rue et n’avaient donc rien vu, savaient avec certitude ce qui avait motivé quatre millions de personnes à défiler : l’islamophobie.

« Reprendre à son compte « Je suis Charlie » n’est pas neutre, c’est un geste situé politiquement et socialement. Je le vis comme une grande violence de voir des amis reprendre ce slogan. C’est un désaccord politique profond, fondamental. Et puisque tu as repris l’image et le slogan « Je suis Charlie » …
– Je n’ai jamais affiché ça, ne l’ai pas prononcé et je n’ai pas à juger des multiples motivations de celles et ceux qui l’ont fait. Maintenant, si être secouée, choquée par les meurtres de dessinateurs dont pour certains je connaissais les BD depuis l’adolescence, et de personnes juives qui allaient faire leurs courses à un kilomètre à vol d’oiseau de chez moi, c’est être dans un désaccord politique profond voire pire, être islamophobe… »

Il faut entendre Clara, qui n’a jamais mis les pieds au Maghreb, s’exclamer à propos de jeunes Françaises d’origine maghrébine portant un voile à la mode wahhabite : « C’est leur culture, il faut la respecter ! ». Une amie algérienne, effondrée, nous expliquait deux jours avant lors d’un passage à Paris : « Les islamistes wahhabites ont réussi en 15 ans ce que les Français ont échoué à faire en 130 ans de colonisation : l’acculturation. De plus en plus de femmes se sentent obligées de se trimballer avec ces sacs poubelle sur la tête, et je n’en peux plus : c’est un combat quotidien pour moi de continuer à sortir dans mon quartier sans être voilée ».

Ils balaient ces informations d’un revers de la main ainsi que les alertes de ces gays du Maghreb qui s’époumonent : « Ce sont les mêmes fondamentalistes qui nous persécutent de l’autre côté de la Méditerranée. Ce sont les mêmes, vous entendez ? » Non. Ils sont sourds.

Je quittai cet indigeste dîner avec une amie qui me dit, effrayée par ses propres paroles :
« J’en viens à espérer qu’il y ait des attentats qui touchent tout le monde, sans distinction, pour qu’ils comprennent ». Trois semaines plus tard, ces attentats ont eu lieu, et ils n’ont toujours pas compris. Nous ne les reverrons pas.

L’Auvergne par la route
1988 – 2007

 Un voisin me demande ce qui différencie notre quartier de celui de Couronne dans le XIème, dont je viens de lui dire qu’il me manque parfois. Je lui raconte.

En septembre 1988, j’emménage avec deux amis dans le quartier Ménilmontant/Couronnes à Paris. Tout étonne et émerveille les jeunes provinciaux que nous sommes. Nous vivons au sommet d’une résidence-monde. Les premiers étages de notre immeuble sont occupés par des Juifs orthodoxes. Nous apprenons vite par nos pétillants voisins de palier sépharades que c’est pour éviter de grimper les étages à pied les jours de Shabbat. Les étages intermédiaires sont habités par des Chinois et certains appartements servent de cuisine pour les restaurants du quartier. En sortant, nous retrouvons des femmes aux boubous colorés. Chacun surveille à sa façon les enfants qui jouent librement dans la cour. Parfois une tête surgit d’une fenêtre et crie : « Mohammed, laisse ta sœur tranquille ! » Tout le monde rit et surveille les enfants du coin de l’œil.

La rue bouillonne d’énergie. Nous dînons parfois d’un sandwich merguez-frites acheté au stand de Mehmet. « Le prix attire, la qualité retient ». Je vais chercher mes cigarettes dans un bar qui n’est pas encore le très branché « Charbon ». Le patron semble vissé derrière sa caisse. C’est un Auvergnat dont le nez raconte une vie de picole.

Plus bas, dans la rue Jean-Pierre Timbaud, je vais au Brazza boire un café, rencontrer des amis. Les ouvriers yougoslaves s’y retrouvent, les artisans du quartier viennent boire l’apéro et Fouzi, à force de réparer ma vieille voiture dans la rue, est devenu un ami cher.

En remontant vers la petite mosquée blanche, musulmans et juifs se côtoient et j’aurais bien aimé assister aux discussions du vendredi entre un rabbin et le boulanger d’Alger.

La petite rue Moret ressemble à une épicerie du shit. De jeunes Maghrebins vendent des barrettes à une clientèle de quartier. Au bout de la rue, un bar fermé depuis au moins deux ans. J’étais venue travailler une journée dans cette rue lorsque j’étais étudiante. C’était un dimanche, il pleuvait, j’avais trouvé ce quartier glauque et m’étais juré de ne pas habiter ici. J’y ai vécu et travaillé de 1988 à 2007 presque sans interruption avant de le quitter le cœur déchiré.

Le bar s’appelait « L’Auvergne par la route ».

Dès la fin des années 90, les vendeurs de shit avaient troqué leurs barrettes contre des corans, s’étaient laissé pousser la barbe, rasé la moustache, et avaient gardé leurs Nike aux pieds mais remplacé leurs jeans par des pantalons un peu courts et de couleur grisâtre, comme les qamis qu’ils portaient désormais par-dessus. Marchant toujours rapidement, ces jeunes ex-dealers devenus prédicateurs étaient suivis de jeunes filles récemment voilées. Au fil des années, les fidèles affluaient et la rue se transformait. Librairies, boutiques de vêtements, magasin de bouche… le quartier devenait peu à peu l’enclave d’un islam rigoriste et prosélyte : le tabligh.

Lorsque je quitte temporairement le quartier en 2000, le Cannibale café draine une population festive qui croise des femmes de plus en plus couvertes, la Maison des métallos est encore une friche squattée et la rue Saint Maur s’érige en frontière branchée.

Perte de repères
2004

Lorsque je sors de mon nouvel appartement de la rue Vaucouleurs ce matin d’août, je reste figée sur le trottoir. Je viens de croiser une femme en niqab. La première femme que j’avais vue ainsi, entièrement voilée et gantée, c’était dans des ruines du nord de la Jordanie, quelques années auparavant, par 40°C. Celle que je viens de voir et que je croiserai de nombreuses fois à la boulangerie a des yeux maquillés, porte des talons hauts, et aucun accent ne signe une naissance lointaine. Nous parlons la même langue.

Je tente progressivement de reprendre mes marques dans ce quartier mais celles-ci ont disparu. Les magasins de bouche sont hallal et la boutique de la rue Moret où j’allais acheter du vin et du fromage est maintenant fermée.

C’est en allant au supermarché près de la synagogue que je me rends compte que les Juifs y descendent maintenant par une rue parallèle à la rue Jean-Pierre Timbaud.

Alors que je rentre en voiture à Paris un vendredi en fin de matinée, je me retrouve face à une foule d’hommes en prière. La mosquée blanche Omar Ibn al Khattab contient pourtant 1500 places. En observant les fidèles se regrouper les vendredis suivants je constate qu’une centaine d’entre eux reste ostensiblement sur le trottoir alors qu’il reste de la place à l’intérieur, et ce quelle que soit la météo.

De ma fenêtre qui donne sur l’arrière du bâtiment, j’entends des prêches dont j’ignore le sens (je ne comprends pas l’arabe), mais dont le ton est remarquablement violent. J’ai photographié beaucoup de lieux de cultes ces dernières années, pour mon travail et passé beaucoup de temps dans et autour de mosquées. Je sais reconnaître la tonalité d’un discours.

Fouzi que je retrouve vers le Brazza éructe contre les « barbus » et refuse de passer la « frontière ». Il ne décolère pas et veut que je déménage. « Ils sont fous ! », crie-t-il à qui lui en parle. Je lui affirme que tout va bien, refusant d’admettre que « notre » quartier n’existe plus. C’est la première fois que je vis dans un quartier où je ne parle qu’au boulanger, et encore. Je me sens coupée de la rue, de cette rue devenue hostile. Dans l’immeuble, les femmes de tous âges se plaignent d’insultes, de crachats. Les filles renoncent aux jupes.

Un ami américain passe me voir un jour et trouve le quartier pittoresque et sympa, comme tous ceux qui viennent à la maison. Mais ma réponse est cinglante et je m’en étonne.
« Non, ce n’est pas sympa. Tu as lu les titres des livres étalés devant les boutiques ? Tu as vu les niqabs et jilbabs dans les magasins ? Il faut être aveugle pour croire que ça va ». Je suis sidérée par ma colère et les larmes qui jaillissent. Je lui raconte que la semaine précédente, une scène de film était tournée au Cannibale. L’équipe du tournage a demandé à ce que les gens attendent la fin de la scène : un homme arrivait en moto puis se ruait armé dans le bar. Je regardais autour de moi. Il y avait une cinquantaine d‘hommes maghrébins, et j’étais la seule femme. La seule ! Je sentais que ce quartier-monde si coloré que j’avais connu était devenu uniforme, masculin, et recouvert d’un voile gris.

Tout me pousse à partir mais je n’ai pas les moyens, et je refuse de céder du terrain à ces religieux. Je refuse de céder sous la pression de leurs regards. Je suis rentrée dans une phase de colère. Tout m’énerve.

Alors que je photographie la statue du penseur qui est sur la petite place un après-midi d’été, un homme sort d’un café et hurle :
« Tu n’as pas le droit de photographier !
– Bien sûr que si. J’ai le droit de photographier cette statue, et il n’y a personne autour.
– Donne-moi ton appareil, tu n’as pas le droit. On est chez nous ici !
– Moi aussi je suis chez nous ! »
Il se précipite sur moi. D’autres hommes le rejoignent. Je me rue dans mon appartement, tremblante.

Quelques jours plus tard, je trouve un téléphone mobile dans un taxi et fixe rendez-vous à la propriétaire au Cannibale pour le lui rendre. J’arrive et rencontre une femme d’origine maghrébine d’une trentaine d’années, bouleversée. En sortant du métro Couronne, elle s’est fait agresser physiquement, molester, et a reçu un crachat suivi d’un : « couvre-toi, tu es une pute ! » Elle me montre la trace encore humide sur son débardeur, dégoûtée. Elle est terrorisée à l’idée de devoir refaire le trajet en sens inverse. Je vais chercher une de mes chemises pour couvrir ses épaules et la raccompagne jusque dans le métro.

En novembre 2005, je suis à Bratislava et découvre sur CNN des images des émeutes. Je reconnais mon quartier (curieusement, il ne sera question dans les médias français que des émeutes des banlieues). Lorsque je rentre en France quelques jours plus tard, le parking a été incendié, ma voiture calcinée. Evidemment, je n’avais pas d’assurance « émeutes ».

Je n’ai jamais eu peur la nuit. Je ne crains rien ni personne. C’est ce que je pense crânement jusqu’à cette soirée de fin décembre 2006. Rencontré le matin même au bar où je venais demander l’adresse d’un artisan, Ali me harcèle le soir en me suivant dans la rue. Il veut venir chez moi arguant que je lui dois bien ça puisqu’il m’a donné le numéro d’un peintre. Je ruse, tente de le semer, puis il me jette à terre, me saisit entre ses jambes et m’étrangle. Sauvée in extremis par deux Africains, je me retrouve paniquée chez moi. Je me dis qu’il faut partir. Les jours suivants, je sors par le parking pour ne plus croiser mon agresseur (qui sera expulsé peu de temps après pour de nombreuses raisons), et mets des bonnets pour éviter d’être reconnue dans la rue. Je fuis, je deviens peureuse.

Quand j’apprends que je dois partir de mon logement, c’est au fond un soulagement. Je pleure en faisant mes cartons, désolée pour les femmes qui restent, qui mettent des gilets pour sortir en été ou qui ne sortent presque plus. Désolée pour ce qui nous arrive, vraiment désolée.

Je n’ai pas été surprise d’apprendre en janvier 2010 que l’actrice féministe Rahyana avait été aspergée d’essence et agressée par mes anciens voisins. Qu’espérer d’hommes se sentant dévalorisés, trouvant dans l’exercice de la domination des femmes un pansement à leurs maux, et nourris des prêches d’un imam qui ordonne de fouetter les femmes adultères et « fornicatrices » ?
L’imam tunisien a été expulsé en 2012.

Lorsqu’un soir j’ai raconté à Clara ce qui était arrivé à ce quartier qu’elle trouve tellement sympathique, elle ne m’a pas crue. Et lorsque j’ai parlé de la crainte que m’inspiraient les religieux de cette mosquée elle s’est exclamée : « Quoi ? mais tu as peur des salafistes ? N’importe quoi ! Non mais vraiment, n’importe quoi. »

Des cochons roses et de la jouissance
Marseille et Paris, mars 2015

 « Alors, ce séjour à Marseille, c’était bien ?
– Oui, mais il s’est passé quelque chose. Nous étions en train de regarder la mer. Une jeune femme s’est détachée d’un groupe, est venue vers nous, nous a demandé si nous étions des touristes et demandé de l’argent. Nous avons refusé poliment, et elle s’est mise à nous hurler dessus : « Alors foutez le camp d’ici, retournez dans votre bled », « Croisée ! », « Charlie ! Charlie ! », « Face de cochon ! », « Ouais, ch’uis sûre que t’as le trou du cul rose ! », « Face de cochon ! Gruik, gruik ! »

En rentrant cette semaine à Paris, un autre événement s’est produit dans ma rue. Un jeune homme harcelait une fille qui n’avait pas 16 ans. Elle avançait en regardant devant elle, n’osant pas l’envoyer balader. Je me suis arrêtée devant lui pour qu’elle puisse s’échapper, ce qu’elle a fait. Il m’a alors injuriée. C’est courant, cette situation, mais c’est la première fois que je me fais insulter avec ces mots : « sale Blanche ! », « sale Française ! » Je suis horrifiée. C’est la deuxième fois depuis janvier, alors que ça ne m’était jamais arrivé de ma vie, que je me fais agresser en subissant des insultes (et dans un cas au moins pour un motif) que je ne peux qualifier autrement que de racistes. C’est terrible qu’on en soit arrivés là. Comment va-t-on s’en sortir ?
– Ah mais tu ne peux pas dire que c’est du racisme ! Ce sont des racisés et tu es blanche. Le racisme, c’est par construction le fait des dominants sur les dominés. Tu n’as pas le droit de dire que c’est raciste. Ce n’est pas du racisme ! Ils ne sont pas racistes. C’est nous, les blancs, qui le sommes, et tous, malgré nous. Je suis raciste ! crie-t-elle, le souffle court. Tu es raciste, nous sommes tous racistes, l’Etat est raciste, c’est struc-tu-rel ! C’est ça, le racisme d’Etat, l’islamophobie d’Etat !
– Donc si je te suis bien, tu dis à tes copains mecs qu’ils sont sexistes et à tes amis hétéros qu’ils sont homophobes ?
– De façon systémique ? Oui, bien-sûr.
– Tu te rends compte des conséquences ? Qu’un mec me traite de sale blanche, franchement, je m’en remets sans problème. Par contre, que vous lui mettiez en tête l’idée que « les blancs » sont, de façon systémique, des racistes… je ne suis pas convaincue qu’il va retenir le « systémique ». Et ça, très concrètement, ça a des conséquences graves pour nous tous.

Lorsque j’étais enfant, une voisine âgée m’emmenait parfois avec elle dans un petit couvent de sœurs catholiques. J’adorais y aller pour voir les poissons rouges dans une grande fontaine circulaire en pierre de Volvic, et regarder par un petit vitrail jaune les femmes prier. Certaines frappaient leur poitrine en fixant la grande croix : « Mea culpa, c’est ma faute, ma très grande faute », ce qui avait l’air de leur procurer un grand plaisir que je ne m’expliquais pas. Je reconnais ce même plaisir chez elle, chez Karen, chez Bertrand. En fait, j’ai l’impression qu’ils jouissent, eux aussi. Ils jouissent aussi peut-être de se penser comme la pointe avancée de l’intelligentsia éclairée, de la vigilance face au « fascisme antimusulman » que dans leur grande lucidité, ils voient installé en France. Ils jouissent de se sentir les acteurs héroïques de cette nouvelle « grande page de l’Histoire » dont ils comptent bien faire partie.

Pour faire l’Histoire, j’espère qu’il faut faire un peu plus que « liker » frénétiquement des informations tronquées sans les lire et répéter inlassablement un prêt à penser qui n’est ouvert à aucune critique. Tout ça tranquillement installés dans leurs cossus quartiers qu’aucune mixité ne vient perturber.

Facebook
8 janvier 2015, fin de matinée

Le lendemain du massacre perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo, des témoignages sur le rassemblement spontané qui a eu lieu le soir même place de la République s’affichent sur la page d’un militant queer intersectionnel se définissant comme racisé, avec qui je corresponds depuis une bonne année : « Les propos racistes étaient dans toutes les bouches » ; « Il y avait des panneaux avec des slogans islamophobes partout » ; « Les Femen étaient là, elles ont brûlé un Coran » ; « La foule a applaudit un homme qui brûlait le Coran ».

J’étais sur les lieux dès avant l’heure fixée pour le rassemblement, circulant toute la soirée au milieu de la petite foule peu compacte entourant la statue de la République, culminant à quelques milliers de personnes et en grande partie dispersée avant mon départ, et ça ne correspond en rien, absolument rien, à ce que j’ai vu et entendu.

Il n’y a aucune photo à l’appui, aucune trace de telles choses dans les médias. Pour seule preuve, une courte vidéo est postée montrant un homme juché sur la statue de Marianne déchirant un livre, hué par la foule. Je m’en souviens : j’ai moi aussi hué ce provocateur, qui s’est fait très vite dégager de son piédestal.

Je questionne le militant qui a posté ça : en a-t-il été le témoin ? Non, il n’était pas là, mais des personnes en qui il a confiance lui ont dit que les choses se sont passées ainsi. J’ose demander où, quand, tout cela s’est passé. J’ose dire mon étonnement, dire que j’étais sur place de 17h30 à 22h et n’ai rien vu de tel, dire que je connais une Femen qui vient de me confirmer qu’elles n’étaient pas là… Mal m’en a pris.

Une réaction violente accompagnée d’un gif humiliant s’abat sur moi, basée sur ma couleur de peau. « On s’en fout de ce que tu as vu. Evidemment, en tant que blanche tu n’as pas vu la même chose que ces femmes racisées. Tu n’as pas à mettre en doute ce qu’elles disent : c’est du whitesplaining. Casse-toi de ce mur, tu n’as rien à faire ici ».

Ni mon « ami », ni Clara n’interviennent. Clara a « liké » la publication, comme elle « like » et partage tout ce que postent ces groupes, sans lire, sans vérifier, de façon mécanique, comme une groupie. Un autre témoignage confirmant le mien subit le même sort. Je suis liquéfiée, sidérée par la désinformation haineuse qui se déverse dans la lumière bleue de mon écran.

Le lendemain, une théoricienne queer affiche sur sa page Facebook une image tronquée tirée d’une couverture de Charlie Hebdo. On y voit Christiane Taubira caricaturée en singe, et elle l’accompagne d’un commentaire rageur : Charlie raciste ! Vue en entier, la couverture dénonçait au contraire l’animalisation raciste de la garde de sceaux, à qui une gamine avait jeté une banane. Je le signale en commentaire sous son post. Je ne suis pas la seule. Je l’interpelle : pourquoi fais-tu ça ? Pourquoi ? Pas de réponse, et le post n’est ni modifié, ni supprimé.

Si cette foule est islamophobe, si ce journal est raciste, si je suis si aveugle, pourquoi ne pas argumenter avec des éléments solides et convaincants ? Pourquoi des intellectuels contribuent-ils ainsi sans recul à brouiller la compréhension d’évènements complexes ?

Je suis perplexe.

Photographie et (fausse) pudeur
Paris, février 2016

 « C’est un appel intéressé, me dit Myriem. Nous nous sommes rencontrées au petit-déjeuner de l’association des femmes musulmanes. Nous avons décidé de faire des portraits de nous pour illustrer l’islamophobie, et comme tu es photographe j’ai pensé que tu pourrais nous aider à faire une exposition. Est-ce qu’on peut se voir et en parler ? »

Nous nous retrouvons dans un salon de thé oriental où Karen nous rejoint. Des scenarii ont été construits pour illustrer ce qu’elles vivent ou pensent, et elles ont besoin d’une photographe pour les mettre en image. Une exposition est prévue à l’UNESCO et l’association prendra en charge le coût des tirages. Je comprends qu’il s’agit d’un travail d’exécution. Je veux bien le faire gratuitement mais voudrais que ce soit l’occasion d’un vrai échange. Je propose d’enregistrer des entretiens au moment des prises de vue, qui pourraient servir à faire un livre ou un reportage radio ensemble. Myriem est enthousiaste. Nous évoquons les modalités de fonctionnement possibles et le cas des adhérentes de l’association qui ne veulent pas être reconnues sur les photos, car comme me le dit Karen :
« Nous sommes pudiques.
– Ah, tu es musulmane ?
– Oh, non, pas du tout. Je lutte contre l’islamophobie d’Etat » (sic). Jouissance dans son regard qui se fige. Nous ne nous apprécions pas, c’est palpable.

Il est convenu une rencontre avec le groupe. Il y en aura plusieurs. Certaines femmes sont opposées aux entretiens. J’explique la démarche, précise que je ne suis pas journaliste puisque c’est ce qui a l’air de bloquer. Ma voisine de droite me dit :
« Mon problème c’est que je n’ai pas de problèmes, alors je ne sais pas quoi faire comme portrait.
– D’où l’intérêt de faire des entretiens, dit Myriem.
– C’est pas grave, tu prendras le problème de Lamia, puisque vous êtes toutes les deux assistantes maternelles, lui répond une autre. Elle en a, elle, des problèmes avec la charte de la laïcité, et elle ne veut pas être photographiée ».

Je flotte entre des sentiments contradictoires. Je regarde ce groupe si hétérogène, si récent. Les femmes en abaya ne sont plus là. Je sens des sympathies, de la joie d’être ensemble. Je reconnais cette énergie qui anime un groupe militant et en même temps je sens quelques regards méfiants à mon endroit sans pouvoir rien y faire. Certaines ne voudront jamais m’adresser la parole alors que j’ai envie de passer plus de temps avec d’autres. Dynamique des groupes. Je sens déjà que ce projet ne se fera pas avec moi mais d’un coup les choses se précipitent : date est prise pour commencer la série avec Anne qui se porte volontaire.

Nous nous retrouvons devant l’église avec Myriem qui se transforme avec enthousiasme et efficacité en assistante photo. Anne m’explique qu’elle s’est convertie tardivement à l’islam, et s’est voilée bien que son imam lui ait indiqué qu’à son âge ce n’était pas obligatoire ; elle y tient, car c’est ce qui lui permet d’être reconnue comme musulmane dans la rue. Elle vient de croiser deux musulmanes qui lui ont manifesté de l’intérêt. Elle est de bonne humeur. Il fait très beau.

Nous faisons des prises de vue devant l’église puis la mosquée au-delà du périphérique. Aujourd’hui, 23 mars 2016, Bruxelles compte les morts et les blessés des attentats de la veille. Nous en parlons avec le gardien de la mosquée intrigué de nous voir faire des photos. Il est sympathique et nous restons un long moment à évoquer les attentats et leurs conséquences. Son souci pour l’instant est d’éviter les graffitis et le vol des voitures des fidèles. Myriem part travailler. Anne et moi nous installons dans un café pour discuter à micro ouvert avec un matériel que j’ai acheté pour l’occasion. L’envie de ce projet m’est revenue. Les photos sont intéressantes, et Anne me dit avoir envoyé au groupe un compte-rendu très favorable.

Puis je n’ai plus de contacts. Myriem a mal au pied, repousse la réunion et finit par me dire que Bertrand veut me voir, au McDo, dimanche matin. Pourquoi toujours se retrouver dans ce lieu si emblématique d’une Amérique détestée ? Aucune idée. Je me prépare à cet entretien. Je sais qu’il va mettre fin à notre collaboration, c’est évident. Ce rendez-vous sans le groupe, la gêne de Myriem…

Qui est cet homme qui crée une association de quartier aussi éloignée de son domicile et consacre autant de temps à monter des projets avec des femmes musulmanes ? Son empreinte sur internet est minimaliste. On sait qu’il est à la Ligue Communiste Révolutionnaire, qu’il a signé en 2005 l’appel des Indigènes de la République (qui donnera le PIR) et créé cette association (ALCIR) en janvier 2015, et c’est tout. Il n’y a aucune photo de lui.

Il s’assied en face de moi pendant que Myriem cherche du regard sous la table une solution à son embarras. Je sens qu’elle donnerait beaucoup pour ne pas être là. Au fil de nos rencontres, j’ai développé une réelle sympathie pour elle. Je la regarde en souriant pour la rassurer.

Bertrand est fuyant. Il finit par me dire que les femmes musulmanes sont pudiques – ça, je crois avoir bien compris que cette notion est très utile et j’ai à chaque fois la vague impression d’être prise pour une exhibitionniste –, qu’elles ne veulent pas d’entretiens audio, que c’est un handicap pour communiquer, qu’elles ne sont pas prêtes et que le projet est pour l’instant abandonné. Il espère pouvoir me rappeler rapidement pour le reprendre.

Je ne crois pas un mot de ce qu’il me dit. On ne monte pas un projet de cette nature sans confiance et je n’en ai aucune pour lui ni pour Karen. De leur côté, ils ont certainement dû lire l’analyse de la « lettre de Paris » de Judith Butler, qui évoque notamment le petit-déjeuner de novembre.

Un supplément de printemps en septembre
Paris, septembre 2016

Les rues du quartier se couvrent d’une affiche représentant une femme voilée d’un drapeau français et invitant à une conférence organisée par l’association avec les créateurs du site Les Mots Sont Importants, mais aussi Rokhaya Diallo, des proches du PIR, d’autres du CCIF, ainsi que des sociologues.

L’entrée du lieu est bondée, et je découvre… une exposition de photos. Sur de grands tirages « faisant fi de la pudeur des modèles » (sic), je reconnais mes voisines et les scenarii évoqués lors des réunions. Anne tient un stand de livres et me découvre devant elle, gênée. « Ah bon ? Tu n’étais pas au courant ? Il faut voir avec Bertrand et Karen. » Justement, Karen est dehors en train de donner une interview en présentant les militantes comme « un groupe de mamans ». Jamais je ne les ai entendues se définir ainsi.

J’aborde Bertrand qui fait mine de ne pas me voir et me tient des propos incohérents :
« Comment, tu n’étais pas au courant ? Mais je t’avais dit qu’on ne le faisait pas avec toi. Tu as dû voir ça avec elles. Moi je ne m’en suis pas occupé. »

Je suis envahie par une forte colère. Je pars rapidement et marche longtemps avant d’identifier ce qui nourrit cet état de tension. Je ne ressens a aucune frustration de n’avoir pas fait ce projet, aucune colère vis-à-vis des femmes de l’association, et même plutôt un soulagement de ne pas avoir dû faire un vernissage dans ce contexte imprévu, ultra-politisé.

J’appelle une amie photographe pour en parler, sans me calmer, avec cette sensation physique si singulière que je n’arrive pas à nommer lorsqu’au détour d’une phrase je comprends ce que je ressens : c’est la même colère qu’en sortant de ce dîner, en novembre 2015.

C’est cette colère qui monte quand je sens une manipulation, quand je sens que je n’ai pas été respectée. C’est une colère qui ne s’éteint pas devant des gens qui instrumentalisent des personnes, ici des femmes musulmanes, pour servir leurs propres projets politiques et satisfaire leur égo. C’est la forme de mépris la plus pernicieuse qui soit. Et du mépris, j’en ai ressenti de leur part, pour les militantes et pour moi.

Droite, gauche, droite !
Paris, quartier Saint Blaise, octobre 2016

Je rencontre une membre de l’ALCIR dans le parc :
« Ça va ? J’ai vu que vous aviez déjà posté les vidéos de la conférence. Vous avez eu des retours positifs ?
– Oui, on a eu beaucoup de compliments. Le problème, c’est que ceux qui sont venus sont déjà convaincus de notre combat.
– Ça commence souvent comme ça. Tu as des nouvelles de Myriem ? Je ne l’ai pas vue depuis un moment.
– Oui, elle est partie lorsqu’on préparait l’affiche. Le slogan était : « Agir à gauche contre l’islamophobie et les racismes », et elle n’est pas de gauche. Nous ne sommes pas toutes de gauche d’ailleurs. Ce n’était pas clair au départ. Karen et Bertrand ne nous ont pas dit : « on va monter une association de gauche ». Nous, c’est l’islamophobie, c’est ce qu’on vit qui nous motive, qu’on veut changer. Alors ça en a refroidi certaines. Et toi ? Ça va ? Pourquoi tu n’es pas venue ?
– Je n’avais pas reçu d’invitation. Mais je suis venue… et repartie. »

Si j’étais restée à la conférence, j’aurais pu écouter des féministes et « gens de gauche » tels que Rokhaya Diallo, qui, au générique d’une vidéo de promotion du CCIF côtoie des prédicateurs assénant qu’une femme qui se refuse à son mari sans raison valable sera maudite toute la nuit par les anges, que Dieu à fixé la place de « la femme » et que celle-ci est à la maison, ou encore qu’une femme qui sort non voilée ne doit pas s’étonner d’être utilisée comme un objet.

J’aurais pu également rencontrer une « maman », Ismahane Chouder, que mes anciens amis sociologues et militants LGBT, s’ils voulaient bien s’informer un peu, cesseraient sans doute de soutenir en constatant qu’elle marche main dans la main avec La Manif Pour Tous et Alliance Vita, mouvements qu’ils honnissent autant que moi.

Comment des mouvements politico-religieux de droite ultra-conservatrice, pour certains considérés comme terroristes y compris par des pays à majorité musulmane, insoupçonnables d’islamophobie d’Etat, deviennent-ils de gauche, féministes et progressistes lorsqu’ils traversent la Méditerranée ? Mystère et entourloupe.

Lorsque notre texte critique « L’impasse du Bataclan » est sorti, d’autres sociologues, d’autres intellectuels nous ont écrit pour nous remercier d’avoir osé, en 2015, en France, faire publiquement un telle critique. Ils nous ont confié vivre une forme de terrorisme intellectuel dans leurs universités.

Alors j’ai cessé d’être perplexe.

Marie Docher
Photographe

Lire le post scriptum ajouté le 25 février 2017.

———

[i] Tous les prénoms ont été changés hormis ceux des responsables de l’association.

[ii] « Le dernier souper » a bien eu lieu, mais pour faciliter le récit, plusieurs conversations sont rassemblées en une seule.

Jean-Pierre Timbaud

Post scriptum

Je reprends ici un échange qui a eu lieu le 24 février sur Facebook. Cet article avait été partagé par une personne que je ne connaissais pas et qui est passée par Odile Fillod pour émettre quelques objections auxquelles j’ai volontiers répondu. La qualité  et le ton de la discussion m’y ont encouragée. J’en ai profité pour répondre à une autre objection qui a régulièrement été émise ici ou là.

PB : Odile Fillod : je fais partie des admirateurs du blog « allodoxia », que j’ai souvent relayé sur ma page, et je trouve excellente la critique de Butler qui a ouvert ce blog « lmsti ». Puisque sur d’autre murs j’ai défendu ce post et votre blog contre les critiques, je crois que je peux ici, en sens inverse, vous demander de prendre garde à certaines des objections qui sont faites au témoignage de votre amie — objections qui sont pour certaines du même type que celles que vous adressez aux essais de vulgarisation scientifique qui ne contrôlent pas les contenus qu’ils ajoutent aux faits qu’ils sont supposés rapporter.
D’ailleurs, votre amie écrit : « Je questionne le militant qui a posté ça : en a-t-il été le témoin ? Non, il n’était pas là, mais des personnes en qui il a confiance lui ont dit que les choses se sont passées ainsi. »
Il en va de même pour son témoignage : il ne vaut que par la confiance que nous, lecteurs, nous lui accordons alors que nous ne connaissons pas l’auteure.
S’il s’agit de faire contrepoids à « lmsi » et à ses délires, il faut le faire en opposant à ce discours de la rigueur, et pas un miroir inversé. Or, dans l’article, il y a des passages très gênants, comme :
—> « De ma fenêtre qui donne sur l’arrière du bâtiment, j’entends des prêches dont j’ignore le sens (je ne comprends pas l’arabe), mais dont le ton est remarquablement violent. J’ai photographié beaucoup de lieux de cultes ces dernières années, pour mon travail et passé beaucoup de temps dans et autour de mosquées. Je sais reconnaître la tonalité d’un discours ».
On est ici dans un registre parfaitement subjectif.
—> « Comment des mouvements politico-religieux de droite ultra-conservatrice, pour certains considérés comme terroristes y compris par des pays à majorité musulmane, insoupçonnables d’islamophobie d’Etat, deviennent-ils de gauche, féministes et progressistes lorsqu’ils traversent la Méditerranée ? Mystère et entourloupe. »
Quels sont ces mouvements qui passent pour féministes, et auprès de qui ? Les Frères musulmans ? Qui les tient pour féministes ?
Vous me direz que ce sont là des points secondaires et vous aurez raison — mais enfin, si les mots sont très importants, alors les points secondaires le sont aussi.

SL : Je me permets d’abonder dans le sens de PB, et d’ajouter quelques objections supplémentaires. Il y a dans ce texte un art de la découpe du réel qui, si je ne connaissais pas le quartier de Couronnes, me paraîtrait recevable. Il ne l’est que partiellement.
Si les mots sont très importants, l’auteure ne peut par exemple pas écrire que « les filles renoncent aux jupes ». Il suffit d’aller un après-midi d’été en terrasse au Cannibale ou au Onze Bar pour se convaincre de l’exagération manifeste. De même, « ce quartier-monde si coloré que j’avais connu était devenu uniforme, masculin, et recouvert d’un voile gris », il faut quand même le dire vite quand on parle du second quartier multiethnique de Paris après celui de la Goutte d’Or, où se côtoient de nombreuses communautés antillaises, chinoises et africaines.
Qu’il y ait une mosquée salafiste, des petits groupes prosélytes, des librairies dégueulasses et de l’intimidation, certes. Mais à lire le texte, le Couronnes que personnellement je n’ai pas connu (années 90-2000) semble s’être transformé en quartier tenu d’une main de fer par les Frères musulmans.

Odile Fillod : Je signale à Marie Docher ces objections et la laisse vous répondre.
PB : Merci — je précise que je ne dis pas cela pour avoir une réponse, seulement pour le soumettre à votre réflexion pour plus tard. Les remarques critiques ne sont pas forcément là pour qu’on y réponde : le témoignage a sa valeur de témoignage tel quel.
Marie Docher : Bonsoir. Je tiens quand même à donner quelques éléments de réponse. Tout d’abord, ce texte est un témoignage, en effet, et non un article d’analyse et encore moins un article à prétention scientifique. J’ai tenté à travers ce récit de rendre compte d’expériences en restant au plus près de la façon dont je les ai concrètement vécues. Je dois dire que ça m’a demandé du courage, pas seulement parce que je craignais la réception de ce texte mais aussi parce qu’il m’a fallu replonger dans des moments de ma vie qui ont été très pénibles, et prendre la décision d’exposer des choses très personnelles. Cette forme narrative est évidemment empreinte de subjectivité : c’est ce qui fait la singularité de nos expériences. J’aimerais quand même signaler que suite à cette publication, on m’a fait passer un article écrit dans une toute autre perspective dans lequel je retrouve de nombreux éléments et personnages de mon histoire. Lien ajouté vers l’article de Lutte Ouvrière intitulé « Le piège de la ‘lutte contre l’islamophobie' ».
Ensuite, vous trouvez très gênant le passage où j’évoque la violence du ton des prêches. Concrètement, c’est ce que j’ai entendu : le ton était singulièrement agressif. Cela dit, en voulant vérifier des dates, notamment celle de la mort d’un homme suite à un désenvoutement dans la mosquée (que je n’ai pas relatée pour ne pas en rajouter), j’ai constaté qu’il existait beaucoup de contenus en ligne qui attestaient du caractère violent de ce qui se passait dans cette mosquée où ont été formés de nombreux djihadistes. Lorsque France 3 titre « L’imam tunisien Mohammed Hammami a été expulsé mercredi 31 octobre (2012) du territoire français pour avoir valorisé le jihad violent, proféré des propos antisémites et justifié le recours à la violence contre les femmes » ça peut tout de même vous faire toucher du doigt que tout ça ne s’est fait pas en chuchotant. Liens ajoutés vers France 3, Yabiladi et Le Monde)
Enfin, vous souhaitez que je commente cette phrase : « Comment des mouvements politico-religieux de droite ultra-conservatrice, pour certains considérés comme terroristes y compris par des pays à majorité musulmane, insoupçonnables d’islamophobie d’Etat, deviennent-ils de gauche, féministes et progressistes lorsqu’ils traversent la Méditerranée ? Mystère et entourloupe. »
Je n’ai pas été assez précise ici, je le reconnais. J’avais en tête à la fois les déclarations de Butler à propos du Hamas et du Hezbollah, une conférence de la fille de Tariq Ramadan se présentant comme inspirée par les gender studies, et surtout PSM dont se réclame Ismahane Chouder et se réclamait Ndella Paye. PSM est la branche française d’une organisation similaire aux Frères musulmans mais d’origine marocaine. Pour Christine Delphy, Sylvie Tissot et les membres de la galaxie LMSI, le Collectif Féministes Pour l’Egalité (CFPE) est féministe. Ndella Paye et Ismahane Chouder en sont (en était pour la première) deux éminentes représentantes. Voir par ex. http://lmsi.net/Feministes-decouvertes-avec-ou
Or, l’engagement du CFPE tourne quasi-exclusivement autour du « voile » (lutte pour l’abrogation de la loi de 2004, pour celle de la circulaire Chatel, etc).
Les responsables d’Alcir, très proches de LMSI, pensent le groupe qu’ils ont constitué comme « de gauche » et « féministe », je le raconte dès le début du texte. Or je l’explique plus loin, il n’est pas uniformément « de gauche » et j’ai eu l’occasion de discuter avec deux femmes dont l’une s’était convertie dans une mosquée du nord de Paris fermée pour « cause de terrorisme » selon elle et une autre qui fréquentait une des quatre mosquées salafistes fermées en 2016 en Ile de France. Elles ne se disent pas féministes mais sont présentées comme telles par l’association. Je tiens expressement à préciser que ce n’est pas le cas du reste du groupe, très hétérogène comme je l’ai expliqué. Enfin, je reprends le texte de lutte ouvrière : « Terminons ce bref tour d’horizon avec l’association PSM (Participation et spiritualité musulmanes), représentée entre autres par Ismahane Chouder, militante provoile, antiavortement et homophobe, qui se définit pourtant comme féministe et a pris la parole dans tous ces meetings. Hassan Aglagal, un militant marocain du NPA, plus lucide que nombre de ses camarades, écrit dans une tribune intitulée Assez de PSM dans nos luttes : « Participation et spiritualité musulmanes (PSM) est l’association qui représente en France le mouvement Al Adl Wal Ihsane (Justice et bienfaisance), mouvement de l’islam politique fondé en 1973 au Maroc par le mystique soufiste Abdelassame Yassine. » Ce groupe est notamment responsable, au Maroc, « de l’assassinat de deux étudiants d’extrême gauche », en 1991 et 1993. »

@SL : J’ai clairement défini la période et la zone géographique dont je parle et j’ai d’ailleurs pris soin de faire une carte en fin de texte. Le Onze bar n’existait d’ailleurs pas et ceux qui m’ont agressé lorsque je faisais la photo de la statue située en aval sortaient précisément de cet endroit. A ma connaissance, les communautés antillaises, chinoises et africaines ne s’y côtoient toujours pas : il faut pour ça remonter vers Belleville. S’asseoir à la terrasse d’un café ne permet pas de comprendre un quartier et l’expérience qu’on en a est dans ce cas précis fortement soumise à votre sexe et à votre origine apparente. Vous auriez eu du mal à imaginer ce qui se passait à la mosquée en étant assis à une terrasse de café deux rues plus haut. La jeune femme qui vient chercher son téléphone, l’actrice qui est attaquée… ce sont des faits réels, parmi d’autres qui montre à quel point dans ce quartier, l’environnement était très hostile aux vêtements et « style de vie » occidentaux des femmes maghrébines.

PB : Merci à vous pour ces précisions.

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